Tchernobyl #2 – La fin des rêves

Suite et fin de la série « Tchernobyl » (voir premier épisode)

24 Août 2015 – Place de l’indépendance – Kiev

Depuis ma chambre d’hôtel je regarde la fête battre son plein.
Dans la nuit, veillant sur les notes virevoltantes de l’orchestre philharmonique, la statue de l’indépendance fait face aux écrans géants sur lesquels défilent les portraits des hommes morts au combat cette année.
D’une guerre contre celui dont l’indépendance est fêtée aujourd’hui.

Kiev-IndependanceDans quelques heures je rentrerais dans la zone de Tchernobyl.
Un rêve de gosse, un phantasme né bien plus tôt que mon usage d’un appareil photo.

Quelques mois plus tôt quand j’ai pris la décision de me rendre dans la zone, je lisais dans les yeux de mes interlocuteurs ce mélange de peur, de dangerosité et d’inconscience de ma part.
Avec un peu de physique en tête, je répondais alors que mon « risque de cancer » était nettement moindre que si je m’endormais sur un banc de Paris à coté de mon téléphone portable. La réponse se limitait souvent par un regard interloqué, incrédule, mais admiratif d’un courage qui n’existait que dans leurs esprits.

Pensif, je m’étais alors plongé dans le symbole collé aux esprits du monde que peut représenter Tchernobyl.
Essayant d’extraire l’essence de ce sentiment éprouvé quand on énonce ce nom, de décortiquer chaque élément, un à un, de la politique à la sociologie et de la technique à l’histoire.
En m’interrogeant à chaque instant sur la place de la catastrophe dans notre inconscient collectif.
Ce fut un voyage dans les livres, hasardeux et semé de contradictions.

Et voici que le hasard du calendrier m’a amené devant le spectacle d’une Ukraine en commémoration, fêtant à la fois un événement passé et les morts d’un conflit bien présent.
Les lumières de la fête force la méditation sur les événements de l’histoire : Avant 1991, date de l’indépendance, les premières manifestations du peuple d’Ukraine eurent pour sujet Tchernobyl. Certain expliquent que sans elles, qui auraient ainsi galvanisé le peuple, l’indépendance de l’Ukraine aurait pris plus de temps.

Soviétisme & Guerre froide

Ils avaient un rêve, une vie ou tout le monde serait égal de l’autre, mais cela s’est très rapidement transformé en dictature. Non pas la dictature du peuple annoncée, mais celle d’une caste sur le reste de la population.

Dans la zone d’exclusion il existe un lieu qui nous immerge au cœur de la guerre froide, dans le temps de la peur, de l’URSS, des mensonges et du fantasme de l’hiver nucléaire.
Un endroit caché dans la forêt où on oublie le nucléaire civil pour celui du militaire :  la grande antenne de Tchernobyl-2 ou Duga-3, chargée de détecter les missiles intercontinentaux et d’une possible attaque nucléaire (voir carte de la zone).
Une relique de la guerre froide représentant assez bien ces deux doctrines qui s’affrontaient sur un échiquier mondial à coups de propagandes et d’avancées technologiques.
Les peuples tremblant à chaque mouvement de pions, se rappelant les bombes de Hiroshima et de Nagasaki.

Un élément qui avait retenu toute mon attention lors de mes lectures est la peur quotidienne de la guerre par l’URSS. En effet, même en prenant compte l’impact de la propagande dans la réflexion, le peuple russe était profondément marqué par les débuts chaotiques de la seconde guerre mondiale et des lourdes pertes qu’il subit. L’URSS allait jusqu’à mettre à l’école des épreuves de lancés de grenades pour passer en classe supérieure.
Notre propagande nous montera un grand russe blond, froid et imperturbable dans Rocky 4…

Tchernobyl 2 / Duga 3 (Faire défiler dans le diaporama ou cliquer ici pour la page image)

Mais dans cette nuit d’avril 1986, à Tchernobyl, c’était une autre guerre nucléaire qu’ils ont dû mener : Le champignon nucléaire n’eu pas lieu, ni le souffle de destructions auquel ils étaient préparés.
Gorbatchev expliquera à la télévision: « C’est la première fois que nous sommes rencontré à ce type de danger, l’énergie nucléaire échappant au contrôle de l’homme ». Les premiers efforts de transparence de l’histoire du politburo.
Les hommes sont partis au combat sur le terrain de Tchernobyl dans l’état d’esprit soviétique qui les caractérisent : il fallait « liquider le problème » et montrer au monde que les russes savaient gérer, fiers, quitte à mettre en jeu leur vie.

Malgré que je dispose finalement d’un bon nombre d’informations, il est dans mon inconscient cette petite phase digne d’un pilier de bar qui tourne : « les soviets ne savent pas gérer, ils sont trop pauvres ou arriérés technologiquement, leurs centrales tournent sur des technologies douteuses».
D’où venait ce sentiment ?
Quand à l’ouest nous abordions les 30 glorieuses dans un climat de liberté, l’URSS tentait de rattraper l’avancée technologique dans un système bureaucratique dictatorial. Mais, entre la conquête de l’espace et les technologies du nucléaire, certains paysans labouraient encore les champs à l’aide d’animaux de trait, c’est le choc technologique.

Cependant, en me plongeant dans d’autres catastrophes technologiques (Bhopal, Seveso, Three Mile Island, AZF, Erika, Deep water, Fukushima, sang contaminé … ) j’en suis arrivé a deux conclusions :

  1. Une catastrophe a un impact sur l’opinion proportionné à sa gravité, sa distance d’exécution et de son éloignement dans le temps.
  2. Aucun système politique ou économique n’est à l’abri d’une catastrophe technologique.

Pour conclure : Le cumul d’erreurs qui a mené à la catastrophe de Tchernobyl aurait pu se dérouler sur n’importe quel continent. Et si cela avait eu lieu à l’ouest, il en aurait été fini du nucléaire civil.

Le drap rouge du soviétisme qui se pose sur le nom de Tchernobyl dans mon petit esprit, n’est finalement qu’une autre relique d’une propagande provenant de la guerre froide. Idée subliminale  largement utilisé à « l’ouest » pour éviter de faire le parallèle avec les activités nucléaires « du monde libre » et du business associé ?

Finalement, aurions nous fait mieux, aurions nous mieux gérés cette catastrophe, ou simplement, faisons-nous mieux ?

Une seule chose était certaine lors de mes pérégrinations intellectuelles: il est nécessaire de sortir le soviétisme de mon équation Tchernobyl, il n’apporte que divagations malgré qu’il ai sa part d’impact psychologique sur l’événement.

Tchernobyl - Monument des liquidateurs

Le rêve nucléaire

Chose évidente, la catastrophe de Tchernobyl rappelle l’image des champignons atomiques et les bombes d’Hiroshima et Nagasaki. Elle renvoie à un monde désert et dangereux sous un hiver nucléaire.
Après la catastrophe, le lien entre énergie nucléaire et nucléaire militaire était fait : dans l’esprit des peuples les centrales nucléaires se sont transformé en bombe H, en regardant leurs paysages ils se sont retrouvés cernés de bombes nucléaires.
Soudaine prise de conscience, ou peur, Tchernobyl sera l’étincelle du désarmement nucléaire et de la méfiance des peuples par rapport au nucléaire civil.

Mais qu’est-ce que l’énergie nucléaire avant Tchernobyl ?
Un rêve, tout simplement…

Le nucléaire portait toutes les promesses d’un monde meilleur : il nous emmènerait aux confins de l’espace et nous fournirait une énergie abondante, gratuite et intarissable
Le nucléaire était une réponse aux maux de l’homme : il était la composante de base d’un futur dont les technologies permettrais à l’homme de s’affranchir du travail et de se concentrer qu’a son seul bonheur.

Voici ce qu’apporte la culture populaire occidentale depuis les années 50  : l’énergie nucléaire est une réponse, LA réponse.

Depuis qu’il est « sapiens » l’Homme a développé des efforts d’ingéniosités pour contrer les éléments de la Nature qui ne lui sont pas favorable quand il nait. Et voici qu’au détour de mes lectures je me rendais compte que Tchernobyl, au milieu de différentes crises économiques et politiques, représente quelque part la plus grande désillusion de l’Homme par rapport à ces créations et ce qu’il pouvait en espérer.
Non seulement qu’il n’en maîtrise pas tous les rouages, mais qu’en plus elles pouvaient se retourner contre lui, telle la nature qu’il cherche depuis des millénaires à dompter.

L’Homme était-il condamné à être piégé, se piéger ? Par optimisme, j’avais envie de dire que non, il me faudra alors intégrer la politique et la sociologie dans la nouvelle équation qui se dessinait.

C’est à ce moment que le fantasme de Tchernobyl tomba, j’avais perdu le « frisson » du symbole que la catastrophe représentait, l’événement était devenu un fait grave mais quelconque dans l’histoire de l’Homme, presque désuet par rapport aux défis humains d’aujourd’hui.
Cependant je dois lui rendre qu’il m’a appris beaucoup de chose.

Il me fallait tout de même aller voir, ce qui m’intéressait alors était ce qu’était devenu la zone: les habitants et l’organisation de la vie, bref : Aujourd’hui. (voir premier article).

La centrale de Tchernobyl (Faire défiler dans le diaporama ou cliquer ici pour la page image)

 

Et les rêves de demain ?

Le libéralisme et l’ère du capitalisme ne sont plus.
La doctrine dominante post guerre froide a été remplacée par ce que j’appellerais « l’endettisme » où la croissance des peuples est calculée sur le taux d’endettement et la consommation.
Il faut produire moins cher, vendre plus et plus cher pour que l’économie consomme et s’endette, on rationalise et mesure des risques par excès d’optimismes et de statistiques.

En parallèle l’Homme rêve toujours et innove, de nouvelles technologie apparaissent et alimentent son éternel rêve d’une vie meilleure, heureuse, plus longue et plus facile (génétique, nanotechnologies, technologies du soleil, technologies du végétal et du vivant, communication etc…).
Autour des problématiques d’environnement (catastrophes plus insidieuses), il s’aperçoit de ses erreurs passées et tente de les corriger par de nouvelles technologies.

Cependant, l’histoire sur le dernier siècle montre que chacune des avancées technologiques de l’homme seront happées par l’économisme et intégrées au calcul de la croissance, il est nécessaire qu’elles soient rentables le plus tôt possible, quitte à anticiper les gains par un produit financier.
Quitte à faire modifier la loi ou la « norme », on posera des « 1% », considérés comme « risque acceptable » ou « improbable », pour gagner en vitesse et en argent.
Mais ils finiront par arriver, c’est une histoire de temps : ce sera le moment où l’Homme perd son intelligence et finira par pleurer.

Le « problème » ne viendrait donc pas de la technologie mais de notre évolution sociale : le goulag a été remplacé par le surendettement, l’immédiateté est devenue une norme de vie, l’image et l’argent une raison de vivre.
Dans cette ère de la nanoseconde où chaque problème doit être réglé à la demie seconde, les décisions s’oublient dans les prochaines 60 secondes.
On néglige notre sécurité et notre bien être pour des histoires de performances et de libertés qui n’en porte plus que le nom.

Mais comment pourrions nous gérer correctement des technologies aux impacts de plus en plus grands dans un monde qui opère tout autour du gain immédiat ? Quid des nouvelles technologies imaginées pour contrer les effets néfastes des technologie d’hier ?
L’homme se retrouve piégé dés sa naissance par ses technologies comme il l’était par la Nature.
Trêve d’argumentations et de factorisations, tant l’équation est devenue impossible j’ai jeté l’éponge.

Non je ne me fait pas garant de la décroissance ou de tout autre doctrines qui nous feraient retourner en arrière, je ne cède pas non plus au catastrophisme, je m’interroge sur ce que nous sommes : les acteurs complices et inconscients d’un système suivant une loi innée et millénaire appelée « loi de la jungle ».
Nous sommes  assis sur notre propre destruction, nous n’avons pas de plan qui dépasse les prochaines 24 heures et notre technicité sera loin de nous aider tant que nous nous l’abordons pas sous un angle différent (Internet compris).

Calculs des risques, risques acceptables, baisse des coûts, rationalisation, augmentation de la production, guerre d’idéologies, realpolitik, guerres économiques, problèmes écologiques, accroissement de la population …
Devant la fête de l’indépendance Ukrainienne, à quelques heures de fouler les terres de la zone contaminée, je me demanderais par quel rêve technologique sera fait notre prochain Tchernobyl.

Maintenant je vous laisse faire le tri…

Alexis.

Quelques références :

Tchernobyl, Confessions d’un reporter – Igor Kostine
La supplication – Svetlana Alexievitch
La vie contaminée, Eléments pour une socio-anthropologie des sociétés épidémiques – Frédéric Lemarchand
Tchernobyl, 25 ans après – Y.I. Bandajevski
Retour de Tchernobyl, journal d’un homme en colère – Jean pierre Dupuy
Condition de l’homme moderne - Hannah Arendt
De Tchernobyl en Tchernobyls – Charpak, Garwin, Journé
Quelles énergies pour demain ? – R. Dautray
Cinq milliards d'hommes dans un vaisseau - A. Jacquard
Retour sur le meilleur des mondes - A. Huxley
1984 – G. Orwell

Les enfants de Tchernobyl – Site web - Facebook

 

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