Doctrines

Doctrines

Soudainement il s’arrêta et me demanda qui était le « monsieur ».
Un quart de tête après j’aperçois la statue de notre cher Maréchal Foch, je sonde le regard interrogatif de mon interlocuteur, il va me falloir répondre à la question.
Mais comment expliquer à un enfant de 5 ans la guerre et la folie des hommes … ?
Combien de questions vont découler de mes explications puisque même les « adultes » ont des difficultés pour poser les bons mots entre eux ?
Est-ce vraiment cela l’éducation ? Fournir quelques réponses toutes faites, celles sorties des manuels scolaires correctement définies par la « bonne pensée ».
Et pourtant je n’ai pas envie de lui donner la « soupe » servie dans nos contrées mais je me résous au fait qu’il est peut-être un peu jeune pour qu’il puisse se faire sa propre pensée.
Finalement je me suis essayé de définir cette « grande bagarre » des Hommes: quand ceux-ci ne font plus l’effort de se comprendre et finissent par refuser leurs différences.
Ce monsieur érigé en statue est le résultat de notre besoin de fêter nos héros et nos victoires.
C’est un rappel pour l’Homme de son appartenance au groupe, à ses croyances, à sa doctrine …

Deux semaines plus tard à 60 km au nord de Berlin en ex-RDA, je me trouve appuyé contre ce qui était autrefois une stèle à l’effigie de Lénine, la petite pause du milieu d’explo.
A quelques centaines de mètres, au milieu des pins illuminés par le soleil, se trouve les anciens pas de tir de missiles nucléaires autrefois prêts à faire rage contre un ennemi.
La ville secrète vie maintenant au rythme des pics verts, l’héritage de Marx, Staline et Lénine est maintenant déchu.
Il y a 70 ans, c’était la capitulation d’une doctrine face à deux autres qui s’affrontaient déjà en coulisse.
D’une « guerre mondiale » nous sommes passés à une « guerre froide », enchainement de guerres, de sociétés et de doctrines.
Aujourd’hui je circule dans la guerre froide, demain ce sera sur la chute du nazisme et après-demain je « passerais à l’ouest ». A chaque exploration l’extrémisme de l’homme est présent, prêt à tout pour défendre la doctrine auquel il appartient.

Que suis-je venus chercher ici à part me confronter à la réalité des images ?
Est-ce que mes yeux d’occidental « libre » sauraient analyser à leurs justes valeurs l’ensemble des éléments qui se présenteraient à moi ?
Ma pensée étant déjà faites puisque bien murie du fond de mon canapé et ses quelques jours ne seront surement pas suffisant pour accéder au « dépaysement ».
Remettre en question ses idées demande quelques efforts et du courage, l’esprit libre et ouvert.

Il y a une heure, devant une autre stèle auprès de l’école, je m’interrogeais sur le sujet des idées.
Il est certain que dans notre « monde » on ne brule pas les livres comme dans certaines sociétés passées ou actuelles. Cependant nous restons canalisés par une « bonne pensée » définie par notre société.

Un allemand écrivait :
« L’homme est en même temps un être solitaire et un être social.
Comme être solitaire il s’efforce de protéger sa propre existence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses facultés innées.
Comme être social il cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses semblables, de partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et d’améliorer leurs conditions de vie.
C ’est seulement l’existence de ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le caractère particulier d’un homme, et leur combinaison spécifique détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre intérieur et contribuer au bien-être de la société.
[…] La personnalité qui finalement apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par hasard pendant son développement, par la structure de la société dans laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son appréciation de certains genres de comportement.
Le concept abstrait de « société » signifie pour l’individu humain la somme totale de ses relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les générations passées.
Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société (dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle) qu’il est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre de la société.
C’est la « société » qui fournit à l’homme la nourriture, les vêtements, l’habitation, les instruments de travail, le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée. »
— Albert Einstein —

Comment penser hors cadre ?
Les rencontres ? Encore faut-il accepter les différences et être ouvert à une remise en question de ses idées.
Le voyage ? Le voyage de nos jours ne correspond plus vraiment avec l’idée que l’on s’en faisait, celui-ci est maintenant organisé et tout autant encadré par des ouvrages appelés « guide ».

Peut-on reprocher à l’individu vivant au cœur de sa société de ne pas objecter (ou de voir) les défauts de celle-ci ?
Qu’il ne vit peut-être pas en cohérence avec son bonheur ou qu’il mène sa vie dans une illusion ?
Il est en effet est plus rassurant et plus facile d’adhérer, les yeux plus ou moins fermés, à « la bonne pensée » et de rejoindre « la conscience collective » d’un groupe.

Les sociétés ont aussi leurs contraintes noyant l’individu qui finira par se rebeller seulement quand elle s’écroulera…

Jour 2.

En route vers la caserne « Krampnitz », une ancienne base russe de l’ex-RDA proche de Berlin.
Même organisation : gymnase, école, abris militaire etc… Mais avec la particularité de conserver les vestiges de l’empire nazis, les précédents « locataires ».
Devant le plafond à la croix gammée, c’est la gloire des doctrines qui se mélangent.
Ce croisement des genres dénote et interpelle, Nazisme et Soviétisme, ces derniers ayant gagné la guerre en arrivant sur Berlin les premiers.Krampnitz-Aigle
Apologies des doctrines par l’art et les symboles, manipulation pour la motivation des masses. Voici ce que mon cerveau d’occidental me dit au premier abord.
Voir de ses propres yeux un homme portant le drapeau rouge avec la faucille et le marteau, observer l’aigle sur sa croix gammée.
L’ensemble fait ressurgir ce sentiment de malaise de l’enfant de CM2 observant les images du livre d’histoire commentées par le maître.

Il me faudra du temps…
En quoi cette démonstration est-elle différente des religions finalement ? Ne devrais-je pas être tout autant mal à l’aise devant une représentation bouddhiste ou chrétienne ?
Le mal perpétré sur l’homme est pourtant le même, avec des méthodes et des débordements similaires.
Je ne suis qu’un occidental ayant été à l’école pendant la guerre froide, où le débarquement des américains est plus important que la fin de la seconde guerre mondiale par la prise de Berlin par les russes, où que la guerre pris fin avec Hiroshima alors que le japon avait signé la réédition quelques heures plus tôt…. Etc.

«Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé ».
— George Orwell — 1984

Evidemment…
Ma société dispose de sa propre doctrine, peut-être moins visible mais tout autant insidieuse.
Je me sens « libre » parce que j’ai accès à l’information et que l’on ne brûle pas les livres, mais cela ne fait-il pas parti du système de se sentir « libre » ?
Comme toute autre, elle a besoin de s’appuyer sur des idées fortes pour avoir l’adhésion de chaque individu, quitte à modeler l’histoire pour se donner tout le crédit nécessaire à sa survie.

Sur la trace du nazisme je me suis rendu sur les ruines du village Olympique des JO de 1936, à moitié en friche et l’autre visitable.Berlin JO
Il est assez surprenant de sortir d’un bâtiment abandonné et de tomber nez à nez sur un groupe de touriste derrière une cordelette.
J’aurais tendance à dire que l’on ne connaît pas mieux de dictateur qu’Hitler, à croire qu’il exerce une certaine force d’attraction.
En me promenant au milieu de cette ville et de ses fantômes, je me dis que le personnage est tellement devenu caricatural qu’il n’aide plus à la conversation, au débat ou à l’histoire.

Berlin JOLes doctrines communistes ou nazies (national socialistes, allez chercher pourquoi on les « range » à droite) me montrent comment l’homme remplace un culte par un autre et qu’il en a besoin.
Dans leurs cas nous avons affaire au culte des hommes, dans le cas des religions à des dieux représentés de l’apparence de l’homme ou par des symboles.
Les JO de 1936 ne sont finalement qu’une vaste farce au service d’une doctrine qui essaye de s’assoir, le seul intérêt de cet épisode réside seulement la charge de l’histoire.

Berlin NSA

Jour 3.

Levé très tôt à la rencontre de Berlin, cette ville qui résume à elle seule l’histoire du 20ème siècle.
Après quelques spots « hors sujets » et avant de la quitter, je passe à l’ouest pour marcher autour des anciennes antennes de la NSA chargée d’écouter « l’ennemi » positionné de l’autre côté du mur.

L’Homme et ses délimitations … Toujours à en poser devant son voisin et par la suite l’espionner depuis la fenêtre.

Aujourd’hui ces tours se visitent et sont devenues un endroit d’expression d’artistes, le mur était leur symbole aujourd’hui c’est la communication.
L’écho des débordements internes de notre société sur ces dernières années, elle a besoin de plus de contrôle sur l’individu, plus de communication, plus de manipulations.
Serait–elle en danger ? De qui ?
Le capitalisme, ma société, a gagné les guerres du 20ème siècle (a peu de choses près, mais si cela n’est pas le cas nous l’avons retourné à notre avantage).

21ème siècle et nous sommes en guerre contre le terrorisme, il est rassurant que notre société dispose de nouveaux ennemis. Notre doctrine sous nos dieux Argent, Plaisir et Consommation va pouvoir continuer de survivre un peu sur la misère du monde alors que nous la savons perdue.

Epilogue.

Des religions aux idées politiques, les doctrines ont toujours cherché dans leurs genèses les bienfaits de l’homme, de répondre à quelques problématiques d’un temps.
Elles semblent nécessaires pour l’homme, pour qu’il puisse s’attacher à quelque chose d’au-dessus lui, un but, et le partager avec ses congénères.
Mais il cherchera toujours des réponses auprès des plus fort de son groupe, ceux-ci en profiterons pour assouvir leurs besoins primaires mais humains de pouvoir.
Je ne comprends pas encore tout à fait ce qui opère cette bascule vers l’extrémisme tant les schémas me semblent complexes, seulement que l’extrémisme existe quand l’Homme s’oublie totalement en faveur d’une doctrine.

Ne cherchez pas les causes de vos maux dans un hypothétique musulman lointain ou de votre voisin, la solution réside en chacun de nous et j’ose espérer qu’elle puisse exister : l’humanité.
Ecouter, comprendre, mettre en perspective, respecter, se sentir en accord… Je pense que notre énergie doit plutôt être dépensée sur ces points.
Le mauvais citoyen n’est pas celui qui se fiche du tri sélectif mais celui qui ne fait pas cet effort, cela est peut-être trop demandé dans ce monde d’individualités et de courses aux plaisirs et à l’argent.
Cependant, je crois profondément en l’intelligence humaine et que peu de sociétés ont cherché à la développer plutôt que la coder.

Je finirais tranquillement mes réflexions « le ventre plein » dans mon confortable canapé d’occidental et je me demande ce que nos descendants écriront de nous quand ils marcheront sur nos ruines.

Alexis.
 

La ville secrète Nucléaire

Caserne Krampnitz

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