A l’eau

J’ai passé mon enfance dans une piscine.
Matin, midi et soir, tout les jours sauf le samedi.
Le moindre temps libre et j’étais dans l’eau chlorée à observer un fond composé de petits carreaux bleus et d’une ligne grise.
Incessamment j’alignais les longueurs au rythme de l’horloge qui n’affiche que les secondes. Cette étoile aux branches verte, jaune, rouge et noire qui annonçait les départs des nageurs.

Sur le plongeoir je la regarde du coin de l’œil en me répétant mentalement les ordres hurlés par le chef: « 5 fois 100 nage libre moins de 1.30 départ toutes les 15 ».
Mon aiguille pour cette série sera la noire.

Zéro! Mes jambes s’élancent.

Filant à travers l’eau je profite de son étreinte sans un mouvement  pendant quelques secondes jusqu’à atteindre la surface.
Je tire sur mes bras dans le liquide souple pour atteindre ma vitesse de croisière, l’instant d’après mes gestes deviennent mécaniques.
Le glissement de l’eau sur le corps et le ricochet cadencé des vaguelettes sur mon bonnet bercent mon esprit.
J’oublie l’effort, le froid et la nuit de l’hiver qui est déjà tombé dehors.
Je me met à penser et à rêver, je me trouve bien loin de la piscine et des aboiements du chef qui suit ma trajectoire à partir du bord.

J’étais alors jeune et aux portes de l’adolescence.
Un peu turbulent, je prenais les entraînements pour un jeu ne comprenant pas vraiment le sérieux de mes maîtres nageurs.
Je décrochais parfois des lignes d’eau ou en changeais pendant la série. Parfois, je partais sciemment à l’envers ou sur la mauvaise couleur de l’aiguille.
Ce jour là, j’avais eu droit en préambule de l’entrainement une menace du chef m’expliquant « si tu fais le con dans l’eau etc… tu es viré. ». 
Comme d’hab lui avais-je répondu par un haussement d’épaule. 

A peine les premiers 50 mètres terminés une aiguille transperce mon oreille.
La douleur s’engouffre, enflammant la moitié droite de mon crâne: l’otite… 
Je ralentis et stoppe mes gestes, me laissant flotter pour temporiser ce pic brûlant en train de déchirer mes neurones.

Personne ne croira à mon arrêt et puis j’en ai marre de ce cirque.

J’arrache le bonnet en silicone qui me serre la tête, l’eau pénètre dans mes cheveux effleurant la peau du crâne.
Un moment de fraîcheur contrebalançant la douleur.

Me hissant hors de l’eau la douleur s’apaise, je sent le regard furibond du chef posé sur mon cou.
Debout, je le regarde dans les yeux, son visage a pris la couleur du chrono suivant, le rouge.
Avant qu’il ne puisse prononcer un mot je lui dit : « j’arrête ! ». 
En marchant calmement vers les vestiaire je perçois à travers le brouillard qui étouffe mes sens, des bribes de mots beuglés par le chef.

Une fois sec et habillé je monte en silence dans la voiture de mon père venu me chercher.
Le voyage du retour se fera dans un silence lourd sous la chaleur suffocante du radiateur se mélangeant à l’odeur de chlore qui émane de mes affaires.
Les jets de lumières jaunes provenant des phares rasent la route de campagne engouffrée dans la nuit.
J’observe les étoiles pour m’enfuir de ce qu’il va se passer.

Dans quelques heures, depuis ma chambre, j’entendrais un coup de fil, des mots criés dans la cuisine et un saladier se casser.
Je l’ai déçu, mon père ne me parlera plus pour quelques années.
Il n’aura plus rien à me dire et moi non plus, l’adolescence et ma turbulence ne l’aidera pas à me parler.
Je passerais mes années d’adolescence, en solitaire et dans mes livres, entre ma chambre et l’internat.

Dans mon enfance j’ai vu beaucoup de piscines et quelques-unes vides dans mes activité d’urbex, mais jamais rien pour en faire une série.
En ce dimanche d’automne sur cette piscine tournesol, ce spot que j’estimais « insignifiant » m’a emmené sur les souvenirs cette soirée où ma carrière de nageur qui n’avait pas encore commencée s’est terminée.
C’était ma première décision du cœur, je ne savais pas où elle m’emmènerait.
Il m’a fallu 15 années, de vrais échecs et de vraies douleurs pour de nouveau parler avec le cœur.

On ne peut demander à nos enfants d’accomplir nos rêves, nos souhaits ou d’être à notre image.
Ils auront des maux différents de nous et certainement à cause de nous.
Cela en fera des êtres à part entière avec toutes leurs richesses.

A mes enfants que j’essayerais de soutenir du mieux dans leurs rêves, dans leurs souhaits et dans ce qu’ils sont.

Alexis.

« J’ai été seul pendant deux mille ans, le temps de l’enfance.
De cette solitude, personne n’est responsable.

Je buvais du silence, je mangeais du ciel bleu.
J’attendais. »  (C.Bobin)

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